Célébration de Prière pour l'unité des Chrétiens - 27 janvier 2012 - Ploemeur
Par le Père Jean-Marc Harnois, aumonier de Kerpape et du CHBS
« Pas d' bras, pas d' chocolat. » Nous sommes sans doute nombreux ici à avoir entendu cette expression, soit en ayant vu le film « Intouchables », soit en ayant vu ou entendu des reportages sur ce succès du 7ème art de la fin 2011. Cette comédie est inspirée d'une histoire vraie et, pour avoir la chance de connaître et de côtoyer de temps en temps au centre de Kerpape où je suis aumônier Philippe Pozzo di Borgo, interprété dans le film par François Cluzet, je peux vous dire que si, dans le film, il y a des scènes qui sont de pures fictions, il y en a un grand nombre qui ont été vécues par Philippe et Abdel, sa tierce-personne, joué par Omar Sy. Aidé de sa famille, de ses amis, d'Abdel, et aussi des professionnels de Kerpape, Philippe a réussi à faire son deuil sur sa vie d'avant, de valide, pour s'adapter à une vie nouvelle, celle d'une personne handicapée. Et ne croyons pas que cela soit chose facile à faire. En vous citant l'exemple de Philippe, je pense, a contrario, à un autre monsieur qui avant son accident était dans une situation comparable à celle de Philippe et qui, lui aussi, s'est retrouvé tétraplégique suite à un accident domestique. Les premières semaines qu'il a passé à Kerpape ont été pleines d'enthousiasme jusqu'au jour où il a pris acte qu'il ne remarcherait plus, qu'il ne ferait plus rien comme avant. Nous l'avons vu alors sombrer jusqu'à ne plus pouvoir faire de rééducation. Profondément déprimé, il a dû quitter le centre. Sans porter de jugement (je m'en garderais bien), je crois pouvoir dire que cet homme n'a pas réussi à mourir à sa vie de valide pour naître à une existence de personne handicapée. Si un grand nombre de patients qui passent des semaines, des mois, des années en rééducation à Kerpape repartent chez eux en ayant retrouvé toutes leurs capacités d'avant leur accident de santé, certaines doivent vivre ce passage (c'est ce que veut dire le mot Pâques) ce passage d'une vie de valide à celle d'handicapé. Les aider à faire ce passage, à faire cette adaptation (Kerpape est centre de rééducation et de réadaptation fonctionnelles) est pour une part, le travail des équipes pluridisciplinaires de cet établissement, passage, adaptation auxquels j'apporte à l'occasion, à ma petite mesure, ma modeste contribution par des temps de rencontre, d'écoute, d'échange avec les patients qui le souhaitent. Lorsque je découvre certains patients nouvellement arrivés, ne parlant pas, ayant un regard vide, j'ai envie de dire comme Habaquq, en mon nom ou surtout au nom de ces personnes ou de leurs proches : « je suis tout décomposé ; je reste sur place, bouleversé ». Mais quand je vois ces mêmes personnes quitter l'établissement au terme de longs mois de rééducation faits de patience, de persévérance, de courage, quitter l'établissement en ayant retrouvé tout ou une grande partie de leurs capacités d'avant et s'adaptant à leur nouvelle situation, j'ai envie de reprendre les paroles de l'Ecriture que saint-Paul citait dans sa première lettre aux Corinthiens : « Mort, où est ta victoire ? ». Oui, à Kerpape ou à l'hôpital où je suis également aumônier, je découvre régulièrement à travers ce que vivent les patients et leurs proches mais aussi à travers le travail et l'attitude pleine de bienveillance des soignants, je découvre un peu mieux qui est notre Dieu, un Dieu qui nous veut vivants, avec lui, comme lui, un Dieu qui nous veut victorieux de toutes les morts qui risqueraient de nous engloutir (et pour chacune et chacun de nous, les raisons ne manqueraient pas de sombrer). A la fin des années 60 ou au début des années 70, était sorti un livre intitulé : « Les pauvres m'ont évangélisé ». Pour ma part, j'ai envie de dire : « Les soignants m'ont évangélisé » ou même plus exactement « Les soignants m'évangélisent chaque jour ». Dans leur accompagnement des patients, ils doivent donner de leur temps, de leur énergie, de leur amour, autrement dit de leur personne pour que celles et ceux qu'ils soignent traversent le temps de leur maladie ou dépassent leur handicap. Bons nombres de patients eux-mêmes, gravement malades ou lourdement handicapés doivent accepter de mourir à une situation d'avant leur maladie ou leur handicap pour vivre une réalité radicalement nouvelle. Tous réalisent d'une certaine manière ces paroles de Jésus dans l'Evangile : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache ... la garde pour la vie éternelle. ». Quel bonheur en effet pour une personne handicapée ou malade de se dire : « Je peux (encore) faire ceci, cela ». Quel bonheur pour un soignant de se dire : « A mon niveau, j'ai participé à cette remise debout, physique ou morale, de telle ou telle personne ». Vu du côté du patient ou vu du côté du soignant, c'est une victoire de la vie sur la mort. Et de cela, j'aurais divers exemples que je ne citerai pas pour ne pas être trop long. Dans mon travail d'aumônier, je rencontre aussi des personnes qui, inexorablement, se dirigent vers la mort. S'il est vrai que certaines vivent cela très difficilement, très douloureusement, très péniblement (et je les comprends), j'en vois d'autres qui témoignent d'une telle sérénité face à la situation (sérénité assez souvent due à leur foi) que j'ai envie de dire, là encore : « Mort, où est ta victoire ? ». Je me souviens ainsi de ce monsieur avec qui nous avions convenu d'un jour et d'une heure afin que je lui donne le sacrement de l'onction des malades avant qu'il ne rentre chez lui (en Hospitalisation A Domicile) afin qu'il y meurt. Je fus un peu surpris de voir un nombre conséquents de personnes, famille et amis, qui m'attendaient avec lui. Je fus encore plus surpris quand, à l'issu de ce temps de célébration, il demanda à l'un de ses proches de sortir gâteaux et champagne que nous avons partagé, si ce n'est dans la joie, du moins dans la décontraction et la sérénité. (Attention, c'est la seule fois que j'ai bu le champagne dans une chambre d'hôpital ; je ne voudrais pas laisser croire que c'est comme cela tous les jours). Dans des lieux où la mort est quotidienne, c'est un parti-pris d'espérance qui m'habite chaque jour, c'est un sentiment ou mieux, une conviction de vie plus forte que la mort qui dynamise mon existence et, je le pense, celle de toutes les personnes qui sont engagées d'une manière ou d'une autre dans les lieux de soins de toutes sortes. Pour prolonger ma réflexion (et pour terminer), je voudrais dire que pour porter ensemble de fruit, il nous faut mourir chacun à soi-même. C'est en tout cas ce que nous nous efforçons de vivre en aumônerie hospitalière en étant le plus et le mieux possible à l'écoute de tous, quelle que soient leurs philosophies ou leurs convictions religieuses, en nous engageant aussi à relayer à des représentant d'autres religions que la nôtre des demandes qui peuvent nous être faites ; en rencontrant également, fraternellement (je pense qu'on peut le dire ainsi) des représentants d'autres confessions chrétiennes (comme l'Eglise Réformée ou l'Eglise Apostolique) ou d'autres religions comme l'Islam ou le Judaïsme. A Lorient, nous avons ainsi abouti à la réalisation d'un document à destination des soignants intitulé : « Respect de la spiritualité des patients à l'hôpital », document qui a pris une dimension nationale. A l'aumônerie de Bodélio, nous avons aussi le plaisir (et la chance) d'avoir vu Noëlle, de l'Eglise Réformée, rejoindre l'équipe des visiteurs bénévoles. En octobre dernier, nous avons eu la joie de voir Jean-Hugues, le responsable laïc des aumôneries du CHBS être ordonné diacre permanent ; nous avons beaucoup apprécié la présence de Francine, de l'Eglise Apostolique dans son équipe d'accompagnement. Oui, je le crois, Par conviction et par expérience, si chacun de nous accepte de mourir à lui-même, ensemble nous porterons beaucoup de fruits. En tout cas, dans le quotidien de nos existences comme sur nos chemins de foi, c'est bien ce que à quoi nous invite le Seigneur Jésus.